Modelab : dans notre précédente discussion tu nous expliquais comment les chinois avaient intégré la fashiontech dans leur quotidien. Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur le côté tech ?

Il faut savoir que pendant très longtemps, la Chine s’est fermée. Le blocus politique et la censure ont fait que ni les Google ni les Facebook n’étaient vraiment autorisés en Chine, et les Chinois ont développé dans ce même temps leurs propres outils. Au départ, c’était plus ou moins de la copie des outils existants. WeChat, au début, c’était un peu l’équivalent d’un WhatsApp pour les Chinois, ils s’y inscrivaient pour communiquer entre eux. Mais il y a eu là aussi une accélération extrêmement rapide des outils digitaux chinois : aujourd’hui leurs apps sont peut-être cinq ans en avance sur ce que nous avons aujourd’hui en terme de technologie ! Pourquoi ? Parce que WeChat aujourd’hui, ce n’est plus juste une appli pour discuter : c’est un régisseur de vie. On fait tout sur WeChat. On paye ses factures, on peut recevoir son salaire, on paye son café dans n’importe quel café ou restaurant, tout est payable en ligne directement via l’application avec le système de QR code. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on n’est pas juste dans quelque chose de très tech qui serait un petit peu à part : c’est extrêmement utilisé par tout le monde en Chine, que ce soient les plus jeunes, les plus vieux… Dans la rue, même les petits vendeurs ont tous leur WeChat Pay, ils sont tous connectés. Et c’est ça qui est intéressant avec ce pays : c’est que la technologie est vraiment tout de suite adoptée par les utilisateurs.

Il y a d’autres apps qui sont intéressantes à connaître : Weibo, qui est le Twitter chinois où sont tous les influenceurs, il y a des applis dédiées au live streaming dont on parlait juste avant, comme Meipai… Il y a tout un tas d’outils : la Chine a construit son propre écosystème d’outils digitaux qui ne sont pas ceux que l’on connaît en Occident et qui ont leurs propres modes de fonctionnement. Quand on veut faire du business avec les Chinois, il faut les connaître ! Il faut savoir ce qu’il se passe et savoir les utiliser.

En ce qui concerne spécifiquement la fashion tech, ce que j’ai pu voir, c’est que je ne pense pas que ce soit le pays n°1 en terme d’avancées là-dessus. Pour autant, ça bouge, et là aussi, comme la Chine va très, très vite, c’est intéressant de regarder maintenant ce qui s’y passe. La première Fashion Tech Week a été organisée à Shenzhen en juin dernier et des médias comme TechCrunch y étaient présents. Il y avait aussi un bel éventail de start-ups chinoises, pas forcément dans l’univers de la fashion mais qui venaient quand même intervenir sur l’univers de la tech. Tout ça, ça se passait à Shenzhen qui est la Silicon Valley chinoise.

Il faut suivre ce qui va se passer dans les mois à venir, parce qu’aujourd’hui, ce qu’on a pu voir et qui est intéressant sur le côté fashion, c’est tout ce qui est wearable techs. C’est un marché qui se développe très vite. Je crois que les ventes d’outils, de montres connectées, etc., se comptent déjà en millions ! Le contrôle de la santé, du sport, sont des tendances qui sont vraiment adoptées par les Chinois et notamment les nouvelles générations de Chinois d’aujourd’hui. Le fait de pouvoir contrôler son exercice, son poids et son activité, ce sont des choses qui se développent beaucoup en Chine. On peut imaginer que le textile suivra demain.

Côté retail, il se passe beaucoup de choses chez Alibaba et les géants du web en Chine. Alibaba est en train de développer le « new retail », c’est-à-dire une fusion complète du online et du offline. L’idée n’est même plus de différencier les deux : l’expérience d’achat doit vraiment fusionner online et offline.

Par exemple, dans le dernier concept Starbucks ouvert à Shanghai par le DG de Starbucks et par Jack Ma, le patron d’Alibaba, ils ont vraiment croisé ce côté très tech et tout l’expérientiel qu’on peut retrouver en physique. Il y a les grandes machines, les filtres à café sont visibles, on peut faire de la VR en magasin, voir des choses qui apparaissent, scanner des codes qui nous donnent plus d’informations sur le café qu’on est en train de boire, commander son café via son téléphone et puis se le faire livrer directement au bon endroit. On est vraiment sur de l’expérientiel tout à fait croisé O-to-O, et cela s’applique dans le retail mode avec des nouveaux concepts qui croisent vraiment la traçabilité produit.

Sur le côté tech, Google est en train d’ouvrir en Chine tous ses laboratoires de recherche sur l’intelligence artificielle. Je trouve ça assez significatif qu’ils choisissent la Chine pour aller s’implanter, sachant que Google est toujours banni en Chine et qu’on ne peut pas y accéder. Même les géants américains se disent qu’il se passe des choses en Chine. Alibaba aussi a prévu de mettre pas loin de 15 milliards de dollars d’investissement dans toute la recherche autour de l’intelligence artificielle. C’est la nouvelle obsession de ces géants du web chinois, de réinventer ce qu’on va pouvoir faire avec ces nouvelles technologies.

the chinese pulse

Modelab : Si j’ai bien compris, la France est en retard sur la Chine au niveau des technologies. Par exemple, dans le domaine des avancées sur l’Intelligence Artificielle, comment ça se traduit ? Est-ce qu’il y a quand même des domaines dans lesquels nous sommes plus en avance ? Comment comparerais-tu les deux pays au niveau technologique ?

Juliette : En effet, on est en retard sur la façon dont les technologies sont adoptées en Chine. On a peut-être plus de freins à l’adoption de certains outils, de certaines techs. Ça met plus de temps à être admis. On parlait du paiement tout à l’heure : aujourd’hui, en France, on ne paye pas avec son téléphone. On reste encore dans une culture de carte bleue, de cash, mais le téléphone en est encore à ses balbutiements.

En Chine, la technologie s’est développée à la vitesse de l’éclair. Il y a trois ans, il ne se passait rien, et on retourne en Chine six mois après et tout le monde paye déjà avec son téléphone absolument partout.

Je pense qu’il y a deux aspects : d’une part les Chinois ont de l’argent pour investir et ils investissent vite dans leurs acteurs du digital. Donc ces acteurs qui ont pu grossir vite et se développer en conséquence. D’autre part on constate que les freins consommateur qu’on peut avoir en France, sont complètement levés côté chinois puisqu’ils sont dans cette logique d’habitude au changement. Ils sont habitués à adopter de nouvelles choses. Leur façon de vivre fait que la technologie est adoptée de façon beaucoup plus facile et en tout cas beaucoup plus rapide.

Modelab : En Chine, auparavant, il n’y avait pas de classe moyenne, on était soit riche, soit pauvre. Il y a quelques années, la Chine a connu l’émergence d’une classe moyenne.  On voit qu’il y a une vraie volonté du peuple chinois d’accéder à la consommation et d’accéder au bonheur par l’hyper-consommation. Comment cela est-il géré par l’État communiste ?

Juliette : Il y a des choses qui existent en Chine en terme de protection sociale, mais qui ne sont clairement pas celles que l’on peut connaître en France, on en est très loin. Ce que je trouve intéressant quand on regarde tout ce niveau sécuritaire en Chine, c’est le rôle que joue la famille, au niveau social et clanique. Les générations plus âgées investissent dans leurs enfants. Ça a longtemps été lié à la politique de l’enfant unique. On n’avait qu’un enfant, donc il fallait qu’il ait absolument tout pour être heureux, s’épanouir, etc. Même les familles de cette classe moyenne économisaient beaucoup pour le bien-être de leur enfant pour lui acheter un appartement et une voiture. C’était les deux choses à avoir en Chine. Ce sont des générations qui ont été protégées financièrement par leurs parents et qui encouragent cette surconsommation.

Par exemple, il y a quelques années, une jeune femme qui avait un premier job dans une entreprise, peu importe son salaire, son loyer ou son appartement étaient payés par ses parents. Elle pouvait dépenser tout l’argent qu’elle gagnait pour elle, pour s’acheter un sac de luxe, ou des habits pour sa consommation propre. Tous ses besoins primaires étaient pris en charge par les parents.

Après, si on réfléchit un petit peu en prospective, on peut imaginer que ça va être amené à changer. Ces générations sont des générations d’enfants uniques qui vieillissent, et qui sont soumises à une grande pression parce que leurs parents vieillissent et qu’ils sont tout seuls pour les prendre en charge. Là, en effet, il faudrait regarder d’un petit peu plus près les politiques qui sont mises en place au niveau étatique. En tout cas, cela représente une grosse source de pression pour ces jeunes, à la fois financière et en terme de présence physique. J’ai pu rencontrer des amis chinois qui ont entre 30 et 35 ans, qui vivent à l’étranger, qui développent leur vie à l’étranger, mais ils disent bien qu’il va quand même falloir qu’ils rentrent s’occuper de leurs parents dans quelque temps, et ils n’auront pas vraiment le choix puisque tout repose sur eux. Donc il y a quand même une forme de pression sociale.

La Chine, c’est une société du pragmatisme. [Dans le mariage, par exemple] c’est pourquoi l’argent rentre beaucoup en ligne de compte. Au Nouvel An, on vous remet votre petite enveloppe rouge avec du cash dedans, quand vous allez à un mariage c’est important de donner une certaine somme d’argent… L’argent fait partie de la société de façon plus développée. La relation à l’argent est totalement différente. Il y a quelque chose d’assez assumé, et une volonté de s’enrichir, et c’est d’ailleurs ce que disaient les politiques au moment de l’ouverture de la Chine : « Enrichissez-vous ! » Il n’y a pas de honte, pas de choses cachées par rapport à ça. Il faut gagner de l’argent, et du coup l’appartement et la voiture sont des éléments-clés. Beaucoup de parents, dans les mariages, s’assurent que le futur gendre pourra apporter ces biens-là.

Modelab : Durant les derniers Jeux Olympiques en Chine, le cabinet d’architecture Herzog & de Meuron ont expliqué qu’heureusement qu’ils étaient en Chine car sinon il n’aurait jamais pu finir à temps. Par rapport à la législation du travail, est-ce que les choses sont en train d’évoluer ? Lors du dernier Who’s Next, durant notre table-ronde François-Ghislain, co-fondateur de Veja, a expliqué qu’on avait vu les entreprises changer, devenir plus propres, plus éthiques… Je suppose que tu as visité des sous-traitants chinois : est-ce que tu as observé un changement ou est-ce encore trop tôt pour le dire ?

Juliette : Concernant la première partie de ta question, [le travail 7 jours sur 7 dans des conditions inhumaines] c’est vrai, c’est toujours vrai. Les Chinois sont plus travailleurs que nous parce que ça va avec cette mentalité de pays en développement, en croissance, où les gens ont envie de gagner plus et sont prêts à travailler. Je pense que nous, quelque part, on revient un petit peu de ça en France. On a des Chinois qui sont venus au moment de la fashion week et qu’on a emmenés faire un petit retail tour. C’était un lundi, à 11 h 30 on voulait les emmener à Centre Commercial pour leur faire faire le tour des marques éco-conçues, etc. On arrive devant et le shop était fermé parce qu’il n’ouvrait qu’à 14 h parce qu’on est lundi. Le patron chinois m’a dit : « Ils sont lazy ! »

Forcément, on a cette image-là, parce qu’en Chine tout est ouvert tout le temps, donc ils travaillent tout le temps. Après, c’est quelque chose que je nuancerais pour les nouvelles générations, les millenials. Un petit peu comme chez nous, en France, même des gens qui ont des jobs où ils gagnent correctement leurs vies et  se demandent s’ils ont envie de passer leur vie à travailler pour être riches sans pouvoir en profiter. Et je pense que cette notion de profiter de l’instant, de profiter de vivre dans le moment présent et sans forcément être dans l’épargne de demain, les millenials chinois l’ont aussi. Ils sont beaucoup plus dépensiers dans l’instant, beaucoup moins économes que leurs parents, et avec un rapport au travail qui je pense est un petit peu altéré par rapport à ce qu’a pu connaître la génération précédente. Mais ils travailleront différemment et ils feront les choses différemment, je pense que ça va aussi avec toute cette époque-là. On parle de tech, il y a aussi beaucoup d’outils aujourd’hui qui font qu’on ne fait plus forcément les choses comme avant. En tout cas, il y a une vraie soif de prendre des vacances, de découvrir le monde, de passer du temps entre amis qui n’était pas dans la culture chinoise de l’ouverture.

Modelab : Dernière question, par curiosité : pourquoi une telle fascination pour la Chine ?

Juliette : J’ai une fascination pour l’international de base. J’aime voyager, j’aime découvrir de nouvelles cultures et c’est quelque chose que j’ai toujours fait depuis toute petite. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’emmenaient partout, et dès 16 ans j’ai enfilé mon sac à dos pour partir découvrir de nouveaux endroits.

La Chine, j’y suis rentrée par la langue, pour apprendre le chinois. J’ai découvert un univers complètement à part, ne serait-ce que par l’écriture. Mes premiers cours de chinois consistaient à apprendre à dire « Je m’appelle Juliette » et c’était déjà formidable !

J’ai trouvé ça absolument fascinant d’être dans un univers si éloigné de nous qu’il donne envie de le découvrir. Ce n’est pas facile de travailler en Chine, ni d’être en Chine, mais par rapport à cette culture, à la façon d’être et à cette dimension humaine qu’on peut retrouver en Chine, il y a quelque chose que je trouve sympathique et finalement assez proche de nous. La dimension famille, qui est très importante, le fait de bien manger, de bien vivre, de trinquer, de partager, les Chinois ont beaucoup d’humour, il y a beaucoup de blagues qui sont faites, ils ont envie de rire ! Ils s’intéressent beaucoup aussi à ce qu’il se passe en dehors de chez eux, il y a une grande curiosité dans cette population. Finalement, c’est un pays dans lequel on se sent bien. Enfin, en tout cas, moi, je m’y sens bien.

The Chinese Pulse, c’est un projet que j’ai monté avec Sophia qui a vécu près de neuf ans en Chine. Elle a plus travaillé dans l’univers de la comm et des relations presse avec des clients chinois, en immersion complète en Chine pendant toutes ces années. Elle aussi, elle a cette expérience du vécu et du partage.

Modelab : Est-ce que tu as quelque chose à rajouter ?

Juliette : On a plein de projets ! C’est encore un peu tôt pour pouvoir vous dire lesquels, mais ce sont des projets liés en partie à la dimension tech. Et puis venez nous voir si vous avez des questions sur la Chine ! Parce qu’on travaille pour des marques de mode, pour des marques de beauté, mais aussi pour du lifestyle, donc on est assez ouvertes, en tout cas à des univers créatifs. Et il faut changer la vision préconçue qu’on peut avoir de ce pays parce que plein de choses fascinantes s’y passent et que ça mérite de s’y intéresser. Et aussi parce que c’est un marché. Pour revenir à une réalité plus business, c’est clairement un marché incontournable aujourd’hui mais également pour demain et je pense que c’est difficile de se projeter dans un avenir sans la Chine et sans les Chinois en tant que marque française.